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Rencontrez notre équipe - Edition anniversaire : L'interview croisée de François Bertrand et Pierre Verbeeren.

À l'heure du départ de François Bertrand de la direction de Bruss'help après un mandat de cinq ans, nous vous donnons l'occasion d'en apprendre davantage, dans un entretien avec lui et Pierre Verbeeren, Président de l'organisation. Ensemble, ils reviennent sur les cinq années de travail au sein de Bruss'help, depuis sa genèse jusqu'à son évolution en une structure à l'intersection entre ayants droit, pouvoirs publics et professionnels. Au-delà du bilan, ils évoquent également les défis à venir pour l'organisation et l'importance de sa mission dans le paysage du social, de la santé et du logement en Région Bruxelles-Capitale. 

 

François Bertrand, après cinq années en tant que Directeur de Bruss'help, pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel et comment vous êtes arrivé à occuper ce poste de direction dans ce nouvel organisme du secteur social-santé ? 

François Bertrand Un parcours de renégat… (rires). Je n’en ai jamais parlé, mais à l’origine, j’étais un jeune d’institution parmi tant d’autres à qui on a dit « tu n’es pas capable de travailler avec ta tête, tu iras travailler avec tes mains ». Ce qui m’a amené très tôt à vouloir culbuter les logiques d’assignations à des « cases » ou des « professions ». Avant de prendre la direction de Bruss’help, j’ai été travailleur social, taxidriver, conseiller ministériel, chercheur. Ce que je veux dire par là, c’est que ce qui a toujours compté en premier lieu, ce n’est pas le métier ou la place mais le projet et la façon d’endosser les responsabilités qui vont avec. Alors, il y a toujours eu un aiguillon : le service public et l’inclusion sociale. Là-dessus, j’ai été servi… il y avait un chantier énorme à mener suite à l’ordonnance sur l’aide d’urgence et d’insertion. Et de grosses responsabilités qui ne pouvaient être menées à bien que par un collectif qui a mis les mains dans un cambouis extrêmement noir et complexe. Il s’agissait de mettre en place une architecture de coordination de l’aide et des soins dans un secteur balkanisé, méfiant et épuisé. Quelques mois plus tard, c’était le lock down qui était un lock out pour les personnes sans-chez-soi. Par rapport à ça, j’ai une grande gratitude vis-à-vis du Conseil d’administration pour la confiance qu’il m’a donnée pour l’exercice de ce mandat… et, pour l’investissement de ses membres (bénévoles : Ndlr) sur 5 ans, c’est peu connu vu de l’extérieur, donc je le dis ici.

Pierre Verbeeren : François était chercheur au sein de l’équipe. L’ancienne direction avait quitté au moment où la nouvelle ordonnance était votée. La transition n’avait pas été pensée et chacun faisait comme il pouvait. La petite équipe de l’ancienne Strada devenue Bruss’help était divisée. François Bertrand a osé la transition ; il a accompagné l’installation du nouveau Conseil d’administration. C’est assez naturellement que le CA l’a choisi comme directeur. Nous n’avons eu que quelques mois pour trouver nos marques. Nous n’étions pas du tout prêts lorsque Bruss’help a plongé comme toute la société dans une succession de crises. Tout le monde a dû assumer des responsabilités inhabituelles. A commencer par François Bertrand.

 

Pourriez-vous nous éclairer sur la vision et les objectifs que vous souhaitiez voir se développer au sein de l'organisation au cours des cinq dernières années ? 

François Bertrand : Il y a eu un momentum important avec l’établissement du plan d’action 20-23 (durant le confinement Ndlr). L’Assemblée générale a construit une vision avec la prévention en ligne de mire. Comme Directeur, il me fallait traduire ce plan en organisation des tâches dans un contexte où s’entrecroisaient des crises qui s’additionnaient (Covid, vaccins, squats), la croissance du personnel et du turn-over. Avec le recul, je me rends compte que ça a été une folie furieuse, mais qu’on l’a fait. Et donc, en termes d’allocation des énergies, je dirais qu’il y a deux choses qui peuvent être citées. Côté face visible : le fait d’avoir aboli dans la conception de l’action les « frontières de secteur ». Ce qui a donné les projets sociaux en hôtels, les équipes prévention et veille sanitaire (CoVer), les équipes mobiles métro (SubLINK), le plan de relogement, etc. Des projets concrets liés à la pratique (nouvelle) de monitoring (aujourd’hui cet aspect monitoring est considérablement renforcé). Côté face moins visible : d’accompagner la croissance du personnel (de 6 ETP à 24 ETP en 5 ans Ndlr) par une professionnalisation du cadre qu’il s’agisse des travailleur·euse·s sociaux·ales comme des Conseiller·e·s porteur·euse·s de projets ou en charge analyses. Pour chacun·e, l’attendu a toujours été de garder les deux pieds sur le terrain tout en grandissant en expertise, en aide à la décision publique.

Pierre Verbeeren :  Ce n’est pas facile de bâtir Bruss’help parce que personne ne veut être coordonné alors que c’est la mission qui est attribuée à Bruss’help par l’Ordonnance. Parfois, nous nous disions qu’il fallait activer Bruss’help là où le secteur n’était pas actif. Bruss’help devait apporter une complémentarité et ne pas marcher sur les plates-bandes du secteur. Mais cela n’était pas de la coordination. Parfois, nous prenions des responsabilités très opérationnelles mais là encore, il ne s’agissait pas de coordination. Parfois nous placions la coordination au-dessus des acteurs et on nous le reprochait. Parfois, on nous demandait de faire preuve d’autorité là où nous n’en avions pas. Bruss’help a aussi été le fusible parfait entre une réalité en hyper-tension (la succession de crises et de micro-crises dans les crises) et des gouvernements divisés. Les crises ont été très dures, très violentes, très blessantes même. Pour les citoyens (au premier rang desquels les personnes sans-chez-soi), mais aussi pour les organisations (avec Bruss’help dans le peloton de tête). Ce n’est que dans le dialogue fréquent à l’intérieur du Conseil d’Administration et dans la préparation du Masterplan qu’on a pu trouver un espace de rassemblement des forces autour d’un projet commun. Bruss’help n’est pas encore le conseiller des responsables administratifs et politiques. Mais chaque fois qu’il faut faire le boulot, les responsables se retournent vers Bruss’help. Cette position est difficile mais finalement, assez saine.

 

Comment votre direction chez Bruss'help a-t-elle favorisé l'émergence de nouvelles approches et la résolution des défis rencontrés ? 

François Bertrand :  C’est une question compliquée parce que dans le marathon des 5 ans, il y a eu des moments de joies, de peines, de doutes et je n’ai pas encore pu prendre de repos propice à ce recul. Mais disons que sur la résolution des défis, j’espère avoir pu apporter une approche par tests et essais : le sans-chez-soirisme est un fléau, c’est la plus grande exclusion et donc à tout moment, j’ai souhaité qu’il n’y ait jamais d’autocensure dans l’équipe sur la conception des réponses ou dans la recherche. J’ai également privilégié une approche basée sur le « faire » plutôt que sur le « dire ». La concertation et la réflexion sont des moyens et non des fins. Ceci peut sembler évident, mais vis-à-vis de l’avant 2020, c’est un point de bascule.

 

Y a-t-il eu des regrets également ?

Une multitude. Pour en citer un qui reste un point d’attention pour l’avenir : dans l’articulation des stakeholders il y a une réelle fierté collective à avoir inclus les ayants-droits et les services publics aux secteurs du social-santé. Ce sera à consolider… mais ici, je pense qu’un quatrième axe partenarial n’a pu être investi : celui des citoyens. Durant les différentes crises, des communautés, des citoyens, des paroisses, etc. se sont fortement mobilisées. Je crois que c’est un signal qu’il faut entendre au niveau de la collectivité. A l’heure où l’on nous sert des discours belliqueux sur la réorganisation du service militaire face aux menaces extérieures, tabler sur la constitution d’une « réserve citoyenne stratégique » pour l’aide aux personnes aurait plus de sens et mériterait développement.

 

Pierre Verbeeren, en tant que Président, quelles ont été les principales initiatives que vous avez prise pour consolider le positionnement de Bruss'help au sein de la communauté et des partenaires externes ?

Pierre Verbeeren :  D’abord consolider le Conseil d’administration. Bruss’help a un CA composé de 6 représentants du gouvernement et de 5 membres issus de la société civile. Nous nous sommes vus tous les mois pour qu’il y ait quelque chose de stable dans l’édifice. J’ai énormément d’estime pour ce CA où quasiment chaque membre a une mission spécifique additionnelle à sa fonction d’administrateur, formellement ou informellement : trésorier, référent RH, représentant au sein du Comité de l’urgence et de l’insertion, référent statuts, référents recherche scientifique…

Ensuite, soutenir le principe que Bruss’help est là, sur le pont, dans tous les moments difficiles. De ce fait, les décideurs se sont rendu compte qu’il fallait davantage de Bruss’help.

Enfin, y aller à fond sur le Masterplan, avec un double travail d’écoute : du secteur d’une part, et des secteurs connexes d’autre part.

 

Comment Bruss’help célèbrera-t-il ses 5 ans d’existence dans le paysage Bruxellois ? 

François Bertrand : Les 5 dernières années ont laissé peu de temps au fait de célébrer, se retrouver, se réjouir d’être ensemble. C’est un effet du flux tendu. A chaque choc vécu par la Région, l’équipe était en action. Un exemple parmi d’autres : l’évacuation du squat rue des Palais s’est déroulée quasi-simultanément avec l’organisation de la première journée de réflexion autour du Masterplan. Certain·e·s travailleur·euse·s étaient sur les deux ponts, avec des cernes à faire peur mais avec un engagement hors du commun. La célébration aura lieu le jour de la sortie du Masterplan, le 15 avril… c’est symbolique au niveau humain parce que ce jour-là seront présent·e·s les partenaires à l’intersection desquels nous coordonnons l’action et agençons les politiques publiques : ayants-droit, professionnel·le·s de terrain, pouvoirs publics, administrations.

Pierre Verbeeren : On célèbrera avec celles et ceux qui le veulent. Bruss’help n’est pas encore un passage obligé, une « place-to-be ». C’est d’abord – et je m’en réjouis – un espace de travail où se retrouvent avec de plus en plus de plaisir les personnes qui sont en première ligne. Certain·e·s (haut·e·s-)fonctionnaires ont compris cela et nous accompagnent. Nous allons célébrer et continuer à avancer comme nous sommes : résolu·e·s, à l’écoute et les manches retroussées.

 

Quels vœux et perspectives pour l’avenir de l’action de Bruss’help ? 

Pierre Verbeeren : D’abord remercier François Bertrand pour ces 5 années extrêmement riches et très difficile. Ensuite, je voudrais lui souhaiter bon repos, bonne reprise d’énergie, bon atterrissage dans un rythme plus humain. Enfin, je voudrais que la mission de coordination de Bruss’help soit facilitée, parce que les gens dans le secteur ont appris à se connaître, s’apprécient et se sont dotés d’un projet ambitieux : le Masterplan. Avec le contrat de gestion et la convention régionale, avec le budget dont nous disposons et avec les membres des secteurs, nous pouvons avancer vers la sortie du sans-chez-soirisme. C’est une question de droits, de dignité et de cohésion sociale.

 

Et François Bertrand que peut on vous souhaiter ?

François Bertrand : Je partage les mêmes vœux d’avenir que le Président, mais présentement, je souhaite surtout prendre du repos, profiter de ma famille et de mes proches. Pour pouvoir prendre soin, il faut savoir prendre soin de soi. Quoi qu’il en soit, Bruss’help doit entamer un nouveau cycle que je souhaite fructueux et ceci entre tout à fait dans ma conception de « mandat » de Direction : un mandat est limité dans le temps, attaché à des objectifs et permet le renouvellement. C’est une tendance dans la conception des fonctions de Direction depuis quelques années dans le secteur public, et c’est positif. Ceci ne m’empêchera pas de m’investir autrement, sous d’autres formes dans la lutte contre le sans-chez-soirisme.

 


 

Sous la Direction de François Bertrand, Bruss’help a mis en mouvement ses missions et a grandi pour devenir un acteur public de référence dans le secteur social-santé bruxellois.

En quelques chiffres, cette croissance de 5 ans se reflète dans un budget de 750.000 Euros en 2019 à un budget actuel, de près de 6 Millions d’Euros ; d’un subside unique à une dotation Vivalis et 3 bailleurs de fonds (Communauté, Région et Europe), d’une équipe de 6 travailleurs en 2019 à 24 collaborateurs en 2024. L’ensemble, au service de la prévention et de la lutte contre l’absence de chez-soi.

Pour Bruss’help, 2024 sera une année de transition. Entre une législature et une autre. Entre un cycle de construction et un cycle d’implémentation du Masterplan, entre un Directeur général et un·e autre. Une transition nécessaire pour poursuivre le développement de nos missions : continuer d’apporter des réponses à la grande précarité.

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